Isabelle Collet, maîtresse d’enseignement à l’Unige : « Femmes dans l’IT, nous aurons du mal à aller plus bas »

Dernier volet de notre série de portraits liée à la Journée de la femme digitale avec Isabelle Collet. Informaticienne scientifique de formation et maîtresse d’enseignement et de recherche sur les questions de Genre et éducation à l’Université de Genève, elle pointe les discriminations qui entravent le parcours des femmes dans l’IT. Pour faire progresser leur nombre dans ces métiers, il faut transformer en profondeur les formations.

Isabelle Collet est Maîtresse d’enseignement et de recherche en sciences de l’éducation Groupe relations interculturelles et forme les enseignants au genre dans l’éducation (Crédit : Grife-ge)

Sa thèse sur la masculinisation des études d’informatique est sortie en 2005. Elle-même titulaire d’une licence en image de synthèse et traitement d’image numérique obtenue en 1991, Isabelle Collet, maîtresse d’enseignement et de recherche en sciences de l’éducation à l’Université de Genève, s’est aperçue il y a une dizaine d’années que la part des femmes se réduisait dans les cursus IT. « Il y a une chute libre du nombre de femmes dans l’informatique depuis la toute fin des années 70 et ça va s’aggraver », constate-t-elle dans sa thèse soutenue à l’Université Paris-Ouest Nanterre. « Ça s’est effectivement aggravé et nous aurons du mal à aller plus bas », pointe-t-elle aujourd’hui. « L’informatique, c’est l’une des filières les plus masculines avec l’aéronautique, actuellement ». 

Isabelle Collet traite directement des questions de genre en éducation. « Je forme des enseignants et des enseignantes à transformer leurs pratiques éducatives de sorte qu’elles soient réellement égalitaires, qu’elles prennent en compte les inégalités qui existent entre les garçons et les filles dans la société et qu’elles ne les reproduisent pas dans la classe », nous a-t-elle expliqué lors d’un entretien téléphonique. Dans les écoles d’ingénieurs, les femmes représentent environ 28% des effectifs aujourd’hui, précise-t-elle. Ce pourcentage descend à 15% dans les écoles d’ingénieurs en informatique. Or, il y a 30 ans, cette filière comptait un tiers de filles. D’où vient ce déséquilibre et cette perte d’intérêt pour le sujet de la part des étudiantes ? Plusieurs facteurs se sont simultanément actionnés. Il y a d’abord eu une modification dans les structures d’emploi, explique Isabelle Collet. « A cette époque-là, l’informatique était mal connue, vue comme un métier du tertiaire et donc plutôt approprié pour des femmes scientifiques, des femmes techniciennes. D’autant plus qu’il n’y avait pas encore vraiment de prestige à aller en informatique, les filières nobles, c’étaient par exemple les maths purs ou la physique théorique », relate-t-elle. Les choses ont changé lorsque l’informatique a gagné en prestige. « C’est devenu un métier d’homme parce que c’est un métier de prestige, c’est le premier effet ».

Apparition des représentations du geek ou nerd

Les choses ont grandement changé avec l’arrivée des micro-ordinateurs, dans les foyers et dans les entreprises. « Il s’est créé une continuité entre bidouiller son micro-ordinateur à la maison et aller faire de l’informatique en entreprise », rappelle Isabelle Collet. Cela a changé de manière importante la culture d’entreprise et les représentations sur l’informatique qui allaient avec. « En gros, on s’est mis à avoir des représentations du geek, ou du nerd, qui n’existaient pas auparavant ». Or, il s’avère qu’à chaque fois qu’un nouvel appareil technologique arrive à la maison, ce sont les garçons qui en sont équipés les premiers, souligne la chercheuse. En outre, en France, elle constate qu’au moment du Plan Informatique pour tous lancé en 1985 par le gouvernement de Laurent Fabius, ce sont d’abord les professeurs de maths qui s’en emparent. Ce qui associe alors l’informatique aux maths et à la technique.

« Arrive ensuite tout un imaginaire de la science fiction venant directement des Etats-Unis, de fantasmes de s’auto-engendrer dans l’ordinateur, dans la création de robots, dans la création d’intelligence artificielle, qui s’est ancré dans des représentations masculines », décrypte Isabelle Collet. « Enfin, la dernière représentation qui s’est implantée à travers l’ordinateur, et cela se voit très clairement dans le film Wargame où on peut déclencher la guerre nucléaire, c’est un pouvoir démesuré. Et fantasmer sur le pouvoir et écrire des règles qui régissent le monde, si ce n’est pas intrinsèquement masculin, c’est transmis dans la culture du pouvoir des hommes ».

Formés par des femmes, ils deviennent leur chef 

La mixité s’est donc progressivement déséquilibrée dans le secteur informatique. Cela s’est vu de façon encore plus nette en Angleterre quand il s’est agi de développer du consulting et les filières qui sont devenues les plus prestigieuses dans le monde de l’informatique, retrace Isabelle Collet. « Des hommes sortis des meilleures écoles sont arrivés, ont été formés par leurs collègues femmes qui étaient déjà là et sont devenus leur chef », expose-t-elle. Le déséquilibre qui s’est creusé ne résulte donc pas seulement d’un effet magique de représentation. « Il y aussi des personnes à l’œuvre qui se sont cooptées entre hommes et qui ont trusté les postes de cadres, les postes de direction », confirme l’enseignante et chercheuse. La spirale négative s’est alors enclenchée : « moins on gagne, moins on gagne, moins il y a de femmes dans un secteur, moins les femmes ont envie d’y aller, plus elles paraissent étrangères, plus elles semblent bizarres, inattendues dans le domaine, moins on leur fait une place, etc. ».

Isabelle Collet décrit une censure sociale des filles qui se construit de la naissance à l’emploi, à partir de modèles qui séparent les savoirs entre les activités dites de filles et de garçons. « Puis, à l’adolescence où se renforce l’identité sexuée, c’est là que les uns et les autres choisissent leur orientation, ce qui est assez terrible ». Arrivé dans l’enseignement supérieur, on constate encore plus nettement une discrimination active envers les femmes, poursuit-elle. « Alors, c’est très varié, ce ne sont pas les mêmes budgets, pas les mêmes bourses, les femmes ont moins de temps plein, moins de CDI que les hommes, moins de responsabilités, etc. ». Elle relate, dans une autre discipline que l’informatique, l’exemple édifiant d’une enquête faite au CNRS sur un groupe de biologistes, discipline supposée féminine. « On avait donné à deux groupes un CV à évaluer. C’était exactement le même, mais l’un était attribué à Adam, l’autre à Sarah ». C’était la copie d’une recherche qui avait été faite aux Etats-Unis. « On demandait aux deux groupes à quel grade ils embaucheraient Sarah ou Adam et s’ils lui donneraient du coaching parce qu’ils avaient l’impression que c’était une personne à haut potentiel. Eh bien, Adam est embauché plus haut et a du coaching parce qu’il est à haut potentiel. C’est-à-dire que, que l’on soit homme ou femme car le jury était mixte, on attribue plus volontiers de la compétence aux hommes qu’aux femmes à CV identique, je n’ai pas dit équivalent, mais identique ».

Attaquer le système discriminatoire à la base

Pour transformer cette situation, il faut attaquer le système discriminatoire à la base. Mais est-ce que les personnes qui sont en poste ont réellement envie de le faire, interroge Isabelle Collet. La première des solutions, c’est d’arrêter de laminer les filles. « Actuellement, on leur dit, allez-y, courage. Mais du courage, elles en ont, elles savent de quoi elles sont capables. Simplement quand elles voient la pile d’obstacles, elles se demandent pourquoi elles devraient en faire une fois et demi plus pour obtenir autant que les hommes ». Elles se tournent donc le plus souvent vers d’autres filières que l’informatique. 

Quant aux filles qui se dirigent malgré tout vers ces filières IT, on leur fait trop souvent ressentir un sentiment d’illégitimité. Aux Etats-Unis, l’Université Carnegie Mellon a fait une enquête pour comprendre pourquoi il y avait si peu de filles en informatique et pourquoi leur décrochage y était deux fois plus important que chez les garçons sans que leurs résultats scolaires ne puissent le prédire. « En fait il y avait un sentiment d’illégitimité qui grandissait au cours de l’année, elles avaient l’impression qu’elles n’étaient pas à leur place, qu’elles réussissaient moins bien », rapporte Isabelle Collet. Pourquoi ce sentiment ? « Ce n’est pas une raison unique, c’est un ensemble : des remarques sexistes, un manque de modèle, moins de possibilités ouvertes, moins de facilités pour se créer des réseaux, éventuellement moins de familiarité dans le domaine au départ, avec l’idée que les garçons seraient nécessairement tous plus au fait, meilleurs, mais aussi moins de reconnaissance de la part des enseignants. Tout cela, mis bout à bout, fait qu’au bout d’un moment, elles perdent de la confiance en elles ».

Une volonté de transformation du secteur

Même schéma en France. Dans les IUT en informatique, par exemple, où on ne trouve parfois que 3 filles sur 120 étudiants, même si elles semblent à leur aise dans leur promotion et qu’aucun comportement sexiste ne se manifeste ouvertement, une pression latente continuelle fait qu’elles n’ont qu’une envie, c’est d’avoir leur diplôme et de partir, relate Isabelle Collet, remontant ainsi des sondages menés par des missions égalité de l’Université. Et même si des écoles comme 42 ont tenté de bousculer les pré-établis sur les représentations sociales, par exemple, on a vu que les préjugés sexistes y perduraient, à travers les comportements déplacés de certains étudiants. « Le problème », soulève Isabelle Collet, « c’est qu’actuellement, les personnes qui se comportent ainsi en informatique, ou ailleurs d’ailleurs, dans certains contextes, estiment légitime de le faire, parce que ce serait de la culture geek, la culture de l’informatique, parce que ce serait normal et que c’est ainsi que l’on devient informaticien ».

Et globalement, même lorsque les filles ne subissent pas particulièrement d’hostilité dans les filières informatiques, elles doivent toujours s’y affirmer et sont souvent déçues du manque de solidarité qu’elles trouvent autour d’elles, indique Isabelle Collet qui poursuit toujours ses interviews auprès des étudiants. Une volonté de changement est néanmoins à l’oeuvre. « Ce qui est tout à fait nouveau ces dernières années en France, c’est que les écoles d’informatique qui m’ont invitée m’ont dit « Qu’est-ce qui fait que l’on est discriminant sans le vouloir ? ». C’est une énorme transformation par rapport à ce que je constatais dans ma thèse où les gens n’étaient pas prêts à se remettre en question. » Lorsque l’on se demande ce qui fait que l’on est discriminant sans le savoir, c’est qu’il y a une marge de manoeuvre, des leviers, pointe la maîtresse d’enseignement et de recherche à l’Université de Genève. Elle évoque notamment une conférence plénière qu’elle a faite sur ce sujet pour la société des informaticiens de France en 2015. Il y a une prise de conscience que ce n’est pas un défaut des femmes, mais du secteur. « A partir de là, il faut quand même convaincre les femmes que le secteur a décidé de changer, mais on peut avoir de l’espoir. »

Carnegie Mellon et NTNU passent à 35 et 40% de femmes

Comment faire bouger la situation le plus rapidement possible ? Un changement de fond constitue indéniablement la meilleure solution, mais ce n’est pas simple et risque de prendre beaucoup de temps. Il est néanmoins possible d’aller beaucoup plus vite. « A l’école informatique de Carnegie Mellon, ils sont passés en moins de 5 ans à 35% de femmes », expose l’enseignante et chercheuse de l’Unige. Autre exemple, « A l’Université norvégienne de sciences et de technologie, NTNU, située à Trondheim, ils sont passés en un an à 40% de femmes ». Les deux établissements partaient de 7 à 8% d’étudiantes dans leurs rangs. Les deux évolutions ont suivi des schémas différents. « Carnegie Mellon s’est transformé en profondeur, elle a modifié son recrutement, son évaluation, la façon de gérer ses groupes, la structure de ses cours, l’interfaçage avec la vie communautaire et la société, ils ont fait des cours sur les genres. C’est évidemment la solution que je préfère », explique l’enseignante. « A Trondheim, ils ont été pragmatiques, rapides, ils ont mis un quota ». Ce n’est pas l’idéal, mais c’est efficace.

Quand Isabelle Collet va dans les écoles d’ingénieurs et qu’elle parle à des filières informatiques, face à elle, elle trouve généralement 90% d’un sexe pour 10% de l’autre, 85% dans les bons moments, lorsque les garçons ne sont pas venus. « Je leur dis, on est d’accord, il n’y a pas de cerveaux roses et de cerveaux bleus, toute chose égale par ailleurs, les compétences sont les mêmes. Si on n’est pas à l’équilibre, c’est parce qu’il y a un certain nombre de phénomènes de discrimination » Alors, questionne-t-elle « qui sont les 40% d’hommes qui sont là grâce à ces phénomènes qui discriminent les femmes ? ». Les quotas, avance-t-elle, cela permettra peut-être de faire monter le niveau, de faire rentrer des personnes qui ont été écartées pour des raisons qui n’ont rien à voir avec leurs compétences. « Alors là, évidemment, ça crée un malaise parce que personne n’a envie de se dire qu’on est là grâce au fait que le système a écarté des personnes qui auraient peut-être été aussi bonnes que nous mais qui ont été découragées par un tas de phénomènes ». Elle-même a bénéficié d’un quota lorsqu’elle a intégré sa licence dans les années 90 parce que la personne qui dirigeait la licence voulait qu’il y ait quand même un peu de femmes dans cette filière. « Je suis informaticienne quota et je suis sortie 4ème de ma promotion, a priori, je n’ai pas baissé le niveau de ma filière. S’il n’y avait pas eu de quota, est-ce que j’y serai rentrée ? »

Des quotas assumés

Les quotas constituent donc l’une des solutions pour corriger l’énorme déséquilibre de mixité dans les filières informatiques. Mais il faut les mettre en place de façon assumée, insiste Isabelle Collet. « Il faut les considérer comme des procédures de rattrapage permettant à des personnes de valeur, écartées pour de mauvaises raisons, de réussir. Ce n’est pas ma solution préférée, mais par contre, elle marche. Ou bien, il faut agir comme Carnegie Mellon l’a fait, mais c’est plus long », conclut la chercheuse qui a notamment relaté dans un article (Femmes et métiers de l’informatique : un monde pour elles aussi), avec Chantal Morley, la transformation en profondeur de l’école américaine.

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